1NSTANT MEETS Y/PROJECT

 

« Eclectique, simple (easy), dual, » tel qu’il se définit puisque nous l’y obligeons, Glenn Martens, DA d’Y/Project depuis 2013 est un esprit libre et affranchi. Entre classicisme et radicalité, entre allure royale et trash moderne, oscillant entre influences médiévales et streetswear, son style est l’application parfaite en mode de ce que le genre littéraire appelle l’oxymore. Une figure de style qui réunit deux termes de sens contraires pour créer un effet de surprise.

« Du streetswear qui devient presque chic »

YP, c’est comme un tableau où une construction architecturale, c’est selon. De loin, les silhouettes nous proposent à voir quelque chose de bien différent que de près. L’allure cette saison est aristocratique, mais l’enveloppe déconstruite, égratignée par la mode urbaine. « Oui, c’est un peu schizophrène ! » plaisante Glenn Martens. « La collection a une vibe aristocrate et opulente, mais c’est juste une vibration, car il ne s’agit pas de haute couture, mais de streetswear. Du streetswear qui devient presque chic ».  Une histoire de proportions et de volumes que l’on ouvre puis que l’on enserre. De références historiques mariées à une esthétique contemporaine underground : les robes de soirées médiévales ont quelque chose d’élégant et de trash ultra féminin ; les épaules structurées, les chemises à faux plis, le jersey et le denim sacrent l’ère du hip hop, alors que la fausse fourrure et le tulle qui les rehaussent appellent à la tenue et à l’austérité oversize. Une scène dans laquelle « les Puff Daddy, Kayne West et autre Rihanna sont les royautés d’aujourd’hui ». « Pour la collection PE 2017, on a fait ce lien entre trois figures légendaires, Henri VIII, Napoléon et Louis XVI et les rappeurs des dernières décennies ». 

L’Affranchi.

Ses obsessions ? « L’Histoire », à l’évidence. « Dès que je sors de Paris je vais voir des châteaux. Quand j’ai un moment, je me plonge dans les destins de rois et de reines sur Wikipédia. » Ses interdits ? « Aucun. Tout est possible ! ». « Y/Project est une marque qui célèbre la vie et sa diversité, le melting pot des grandes villes, le mouvement ; 40 personnes aux 15 nationalités travaillent ici. Y/Project c’est la diversité dans le quotidien ».  Ici, c’est rue de Paradis où se niche le studio, désormais un peu à l’étroit.

A son arrivée il y a 4 ans, son premier vêtement est un bombers agrémenté de cordes réglables. « C’était la révolution dans la boîte, qui ne comprenait plus rien ! » se souvient Glenn. Aujourd’hui, si les cordes sont intégrées au vestiaire de la marque et si le jeune homme de 33 ans a su reprendre les rênes de la maison qui arbore l’une des initiales de son fondateur défunt (Yohan Sarfati), la révolution continue. Façon belge. Faite d’élans, de spontanéité, d’idées lumineuses et toujours aussi ludiques. Une avancée sereine qui a rendue la marque « plus jeune, plus fraîche, moins dark ». « Nous ne sommes pas là pour choquer ou faire une révolution, juste de se développer et de faire vivre le vêtement ». Qui s’inspire « d’à peu près tout : l’historique, l’ethnique, la subculture. Pas de règles, que des coups de cœurs ! ». Pas de norme, de normalisation ou de références iconoclastes, pas de maîtres esthétiques, mais un plan de collection éclectique. « Le fil rouge, c’est la légèreté, la liberté. On aime s’amuser et penser « out of the box. » Cela se traduit à la fois dans les vêtements (cet été, on avait développé l’idée du fil en métal existants sur les vestes militaires pour garder la capuche droite. On l’a transposé sur des robes du soir ou des chemises en implantant le fil de métal dans beaucoup de manches ou de pantalons ajustables), mais aussi dans leur présentation : en juin dernier sur une péniche parisienne qui tanguait ou encore des clubs comme le Globo… »

Cette liberté tient peut-être au fait que Glenn Martens entre dans la mode sous le sceau du hasard alors qu’il étudie l’architecture à Bruges. Le voilà à la Cambre d’Anvers ; il s’installe à Paris dès 2008, entre chez Gauthier, puis chez Yohan Sarfati, multiplie les missions free lance avant de lancer sa propre marque. En 2013, il arrive chez Y/Project, « une marque en deuil » dont il opère la transition en développant une ligne femme. « Aujourd’hui Y/Project c’est de l’homme et de la femme que je dessine à peu près au même moment. C’est pensé comme une grande collection unique. Les concepts de construction que j’explore avec l’homme se traduisent plus tard chez la femme. 40% de la collection est unisexe. On vend beaucoup d’homme pour la femme car beaucoup de pièces sont ajustables ». « On ne crée pas une armée comme d’autres marques, chacun peut adapter sa pièce. Un même pull, porté par deux personnes distinctes donnera deux looks totalement différents. C’est parce qu’on peut jouer qu’on remet le vêtement en question. Pas question de rendre la mode trop sérieuse. Après tout, ajoute-il, ce ne sont que des vêtements ». 

Nourri à l’âme flamande.

Glenn Martens n’est pas Belge pour rien. Décontracté, libéré des diktats de l’esbroufe (héritage inconscient d’un grand-père colonel, d’un père juge et d’une mère infirmière), animé plutôt par la curiosité d’aller plus loin. « Oui, je suis profondément belge. Ici, tout le patrimoine a été dévasté. Ce n’est pas un très beau pays. Grandir en Belgique nous pousse à retrouver le charme, l’étincelle dans des choses moins évidentes. J’ai toujours cette curiosité ». S’il puise les sources et son inspiration dans la beauté classique de Bruges, sa ville natale, il privilégie une approche moderne et rationnelle dans la déclinaison du vêtement. Un historicisme fashion.

« C’est une ville musée, une ville morte qui était une métropole médiévale florissante, qui s’est endormie à la Renaissance. Grandir ici explique tout mon univers créatif. Il y a un côté austère et élégant avec un boost, kitsch et agressif lié au tourisme de masse. Dans l’ombre des cathédrales se dressent les baraques à frites, les néons et les silhouettes de badauds. C’est une dualité inspirante, entre classicisme et trash ».  Copié collé pour Y/Project dont les silhouettes signent la volonté de retrouver la pureté formelle des œuvres passées et d’y ajouter le mordant contemporain. Le cœur classique, l’enveloppe twistée. Le noyau flamand mâtiné d’un « côté italien, new yorkais, français ». 

« Très longtemps, j’ai tenté de suivre des règles, d’étudier la balance parfaite et de la traduire dans le vêtement. Aujourd’hui, sans la maîtriser, je pense la comprendre. Pour trouver une chose belle, il s’agit en fait de mettre les choses dans une nouvelle perspective, dans une nouvelle lumière. L’idée du beau tient à l’équilibre et au regard. Est-ce qu’on a dépassé cet équilibre ou pas, est ce qu’on est allé trop loin ? ». La meilleure réponse ? L’engouement général autour des créations de Glenn Martens et le regard de sa grand-mère. Une femme « extrêmement bourgeoise qui trouve mes pièces très belles et élégantes ». 

Futur.

Ses projets : Après la ligne de chaussures lancée cette saison (une mule baroque ainsi qu’une sandale haute inspirée d’un magasin de striptease), Glenn Martens projette de lancer une ligne de sacs pour l’hiver prochain.

  • Interview / Judith Spinoza
  • Réalisation Vidéo / Photographie / Alexandre Silberstein
  • Art design / Akaibu Studio
  • Style / Christine Lerche
  • Model / Reese @silent / agent Marianne Phan
  • Casting director /  Nathalie Tricot
  • Make-up and hair / Isis Moênne -Loccoz
  • Remerciements / Léo Rouault / Antoine Delie / Joris Henne
  • Remerciements / Palais Galliera
  • Produced / 1nstant.fr
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